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Rubrique
épistémologie http://www.philagora.net/epistemo/rubrique.htm
La métaphysique en question
par Francis Guibal.
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-5 Une Volonté de maîtrise
morbide...
Il reste à évoquer la
mise en question peut-être la plus intérieure et la plus forte de la tradition
métaphysique, celle qui porte ses attaques sur la volonté de fondement
intelligible, en se demandant d'où procède cet effort obsessionnel.
L'accusé, c'est l'animal humain comme animal malade qui, tout au long de son
histoire, ne peut s'empêcher de rêver "la présence pleine, le fondement
rassurant, l'origine et la fin du jeu" (7). De la métaphysique comme
destin morbide de la culture occidentale et de ses origines cachées, tel
pourrait être le titre global qui résumerait sur ce point le propos essentiel
de cette entreprise dénonciatrice et destructrice. F. Nietzsche et M. Heidegger
sont à mon sens ceux qui mènent cet ultime assaut avec la vigueur et la
rigueur la plus extrême; au nom d'une vie plus vivante et créatrice
(Nietzsche), aux nom d'une pensée plus pensante et méditative
(Heidegger), ils visent à libérer la philosophie de ses amarres onto-théo-logiques
pour l'ouvrir à l'accueil poétique du jeu du monde en sa gratuité innocente
et cruelle.
Pour Nietzsche, c'est
l'incapacité à supporter ce que l'existence phénoménale comporte de
fragmentaire, d'inconnu, voire de contradictoire, qui pousse la raison
(subjective, logique) à se référer à la solidité (objective, ontologique)
d'un outre-monde idéal et inconditionné: l'être absolu, avec ses corollaires
classiques d'unité, de vérité et de bonté, voilà ce qui doit juger, mesurer
et "sauver" le monde des apparences. Mais ce jugement est
négatif et cette mesure répressive, puisque en appeler à "un autre monde
que le monde de la vie, de la nature et de l'histoire", c'est nier et
rejeter logiquement "ce monde, notre monde, son opposé" (8); il s'agit donc d'un bien étrange "salut", qui passe par une
dévaluation systématique de la spontanéité fluide et de la relativité
plurielle de la vie! De fait, en allant du devenir à l'être, du multiple à
l'un, du divers à l'identique, des phénomènes changeants à l'essence
permanente, nous passons également de la richesse d'un monde en renouvellement
incessant à la pauvreté exsangue et étouffante du vide. Les constructions
métaphysiques s'élèvent pour offrir à toute réalité l'abri d'un fondement
essentiel, le refuge d'une réflexion dans un logos un et compréhensif,
conscient et universel; mais elles ressemblent ainsi à de gigantesques cages
ou à d'immenses cimetières; car elles s'efforcent en vérité de figer dans
un savoir de mort le mouvement et la variété du monde et de l'existence. Leur
"ordre" intelligible est celui de l'araignée qui tisse sa toile
pour capturer et asphyxier, dévorer et assimiler ce qui relève de la
singularité originale et de l'altérité déroutante; de tels édifices
s'exhale une odeur fétide de pourriture nauséabonde.
C'est que cet idéal
crépusculaire est inconsciemment produit et soutenu par une haine profonde, par
un désir à peine masqué de vengeance mortifère contre une vie éprouvée
comme hostile et menaçante: "c'est le ressentiment des métaphysiciens
contre le réel qui est ici créateur" (9). Le sujet de la métaphysique,
c'est un homme faible, exténué, à jamais marqué par la peur du monde
et de soi-même, du corps et de la liberté, du nouveau et de l'étranger. Pour
compenser sa médiocrité et se protéger, il éprouve le besoin d'une
plénitude sans faille, d'un chez-soi
familier et rassurant où il puisse se retrouver hors de tout risque. C'est la
vie morbide et sa mesure humaine, trop humaine, qui se crée le fantasme d'une
vie invulnérable, indifférenciée, toujours égale à soi; peur de soi-même
(comme liberté créatrice) et obsession de soi-même (comme animal impuissant)
vont de pair pour engendrer ces projections d'un Être pur identique au pur
Néant, pour susciter ces aspirations à une Vie absolue qui n'est qu'un autre
nom de la Mort. L'être stable et substantiel du monde classique, mais aussi le
sujet certain de sa présence à soi de la modernité tel qu'il se cherche dans
une histoire conçue comme processus unitaire et totalité intelligible ou dans
un savoir et un pouvoir dominateurs réduisant l'opacité du réel à la
disponibilité d'une transparence homogène et narcissique, ce sont là autant
d'expressions de ce monde-vérité forgé à l'image d'un homme malade; autant
d'idoles par conséquent qu'il importe d'oublier et de sacrifier pour que puisse
venir au jour la liberté vivante dans l'adhésion sans réticences à
l'altérité de ce qui ad-vient.
C'est sous un mode plus
théorique, plus fasciné aussi peut-être par la problématique ontologique
traditionnelle, que Heidegger médite sur l'histoire et le destin de la
métaphysique. Et pour en reconnaître d'abord la grandeur irrécusable en tant
que questionnement qui vise à saisir la totalité de ce qui est dans la
lumière intelligible de l'être comme tel: "Il est vrai que la
métaphysique représente l'étant dans son être et pense ainsi l'être de
l'étant" (10). Mais une double critique fondamentale est adressée à ce
type de conceptualité: 1)l'être à laquelle elle se réfère n'est qu'un
étant éminent qui a la forme d'une présence et d'une subsistance immobile; 2)
il n'est là que pour rendre possible la compréhension des étants, pour
permettre à la subjectivité de s'en emparer. Autrement dit,
"l'être" de la métaphysique se réduit à son rôle éclairant, il
est posé comme le fondement (transcendant) ou la condition (transcendantale)
d'une interprétation globale de la réalité; mais il n'est jamais interrogé
ni pensé pour lui-même, dans le mystère de son altérité, dans l'obscurité
de sa lumière. D'où le reproche décisif de ne jamais se tourner
véritablement vers ce "rien" d'étant "qu'est" l'être: la métaphysique "ne pense pas la différence de l'Être et de l'étant,
ne pose pas la question sur la vérité de l'Être lui-même, ne demande pas
comment l'essence de l'homme appartient à la vérité de l'être" (11).
C'est à cette méconnaissance, à cet oubli obstiné de l'unique nécessaire
qu'est due la structure fonctionnelle et dominatrice de la forme métaphysique
à laquelle le destin de l'Occident est tragiquement lié. S'il faut bien dès
lors s'approprier ce destin menaçant en se faisant attentif au don de l'Être
jusque dans son oubli et son retrait, cela passe par une destruction créatrice
de la tradition, seule capable de libérer l'ouverture éventuelle qu'elle
recèle. Aussi la pensée de l'Être ne cherche-t-elle pas ce
"salut" possible dans une avancée différente du savoir, mais bien
dans un recul et une distance, dans une écoute méditative de l'inouï plus
accordée au chant des poètes qu'aux discours rationnels de la légitimation
métaphysique.
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Notes:
7) J. Derrida, L'Ecriture
et la Différence, Seuil, page 427
8) Le Gai Savoir, &344
9) Inédit, Schlechta Ullstein, 4, page 474
10) Lettre sur l'humanisme, Aubier, Col. bilingue, page 53 11) Ibiden
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